congo separant kinshasa brazavilleA l’occasion d’une conférence à la 14ème rencontre du Partenariat pour les Forêts du Bassin du Congo, le 8 octobre dernier, un participant m’a posé cette question : « Pourquoi voulez-vous que les pays du bassin du Congo réduisent leur déforestation, alors qu’on a besoin de déforester pour se développer ». J’aurai voulu lui répondre plus en détail…

Deux personnes tiennent une noix de coco. La première la mange. Fin de l’histoire. La deuxième la plante, l’arrose, protège sa croissance… Avec du temps, il en retirera de nouvelles noix de coco, du bois et des fibres, des palmes pour le toit de sa maison. Le développement, c’est juste ça.

La forêt, c’est comme une noix de coco. Elle peut servir le développement, mais à condition qu’on la protège, qu’on la valorise, qu’on exploite les services renouvelables qu’elle fournit. Pas qu’on la rase, comme on sacrifierait une poule aux œufs d’or.

Le problème, c’est l’histoire officielle, raccourcie, complaisante. Que nous dit-elle ? D’abord, si on rase une forêt et on vend le bois, on fait entrer de l’argent, on produit de la richesse, et donc qu’on participe au développement. Pour s'en convaincre, il suffit de regarder les grandes économies du monde, et en premier lieu l’économie européenne, qui se sont construites sur une déforestation massive. Ensuite, les populations forestières démunies n’ont pas d’autre choix que de couper des arbres pour leurs besoins en terres agricoles, en énergie et en bois de construction. Sur cette base, on a vite fait le raccourci de croire que la déforestation est une condition au développement.

Il faut dissocier deux choses. La première, c’est que la déforestation ne mène pas directement au développement. Il y a de multiples conditions et étapes entre les deux, et de nombreux dangers en chemin. Si la déforestation peut contribuer au développement d’un pays, elle n’en est d’abord pas le garant. D’abord parce que manger la noix de coco peut permettre de survivre, mais ce n’est pas pour autant du développement. La déforestation issue des pratiques de survie telles que la culture sur brûlis des populations rurales est un indicateur de paupérisation, pas de développement. Le paysan exploite des sols fragiles avec des rendements trop faibles pour épargner. A chaque rotation, il devra aller chercher de la terre plus loin, passer plus de temps et d’énergie à des actions improductives, risquer des conflits avec ses voisins, sans jamais pouvoir sortir de cette spirale. Haïti a été totalement déforestée dans cette dynamique, et le pays n’est pas développé pour autant. Madagascar connaît la même tendance, et beaucoup d’autres.

deforestation plantation agroindustrielleEnsuite, pour le cas où la déforestation n'assure pas seulement la survie temporaire de la paysannerie locale mais génère réellement des richesses financières, reste encore à transformer ces richesses en développement. Prenons trois cas de figures. D'un côté, le Canada rase à blanc ses forêts dans le cadre d'une production industrielle de bois écologiquement désastreuse, mais cette extraction alimente une industrie du transport, de la transformation, la production de pâte à papier, de bois d'œuvre ou encore d'électricité dans le cadre d'une économie qui crée des emplois, génère des ressources fiscales pour éduquer les enfants et assurer une couverture sociale aux citoyens... Voilà un exemple où une horreur écologique, en dépit d'externalités négatives qu'il faudra par ailleurs ajouter à l'équation, paraît contribuer en effet au développement relatif national. Dans une autre extrémité, prenons la République Démocratique du Congo, où le manque de capacités de cet Etat fragile grand comme cinq fois la France à appliquer toute règlementation contre la déforestation illégale se traduit par tous les abus. L'exploitation forestière formelle, homologuée et suivant des pratiques relativement durables - plans d'exploitation, pas de coupe à blanc... - génèrerait chaque année 300.000m3 de bois, soit au plus un dixième de la production illégale estimée. Ici, la dégradation et déforestation, majoritairement illégale, remplie de manière sélective quelques rares poches corrompues à l'échelle nationale ou locale, et l'essentiel de la richesse est captée par le sommet de ces trafics organisés en Asie, en Europe, au Moyen-Orient et dans les paradis fiscaux notamment. Très peu d'emplois créés, très peu de retombées économiques, aucune ressource fiscale. Une grande majorité de la déforestation mondiale n'a rien à voir avec le développement des populations et des pays, mais enrichit les mafias et trafics en tout genre qui s'entrecroisent dans le monde parallèle de l'économie sous-terraine et des paradis fiscaux. Entre les deux, Canada et RDC, on trouve des situations où la déforestation et la dégradation forestière certes alimente le développement du pays, mais aussi les mafias locales, nationales et internationales, dans un rapport plus ou moins équilibré et, dans tous les cas, porteur de tels gaspillages que l'intégration des externalités négatives rendrait certainement un bilan net désastreux pour le développement. Prenons l'exemple de l'Indonésie. Dans ce pays, l'expansion du palmier à huile sur plus de 8 millions d'hectares a été largement soutenu par la corruption et l'illégalité en tout genre, mais au final a tout de même généré des ressources, notamment fiscales, propres à appuyer le gouvernement dans ses efforts de développement national. La réalité est que la mauvaise gouvernance restant endémique à tous les étages de l'administration publique et des leaders économiques, la transformation de ces richesses fiscales en développement réel, notamment en développement humain et social, est restée limitée. Au niveau macro-économique, on applaudit donc la 17ème puissance économique mondiale en termes de PIB nominal (9ème en PIB ppp), mais on oublie que l'indice de développement humain a rétrogradé au 108ème rang mondial (0.684 en 2013), alors qu'il était à 0,679 au 89ème rang mondial en 1998. A titre de comparaison, l'Indonésie était la 14ème économie mondiale en volume de croissance économique entre 2000 et 2010, toujours d'après le FMI... Difficile de trouver plus évidente illustration de l'incroyable découplage entre la croissance économique d'un pays et le (non) développement humain de sa population. Sans compter que les impacts négatifs de la déforestation sur les populations locales vont continuer à alourdir la charge de l'adaptation au réchauffement climatique et de l'émergence collective pendant des décennies, pour un bilan global probablement très négatif en terme de développement.

plantationHeureusement, si d'une part la déforestation n’est pas le garant du développement, d'autre part, elle n’en est pas non plus une condition. Il existe en effet de multiples voies alternatives de se développer plutôt qu’en rasant la forêt et en transformant les surfaces forestières en agriculture industrielle. Pour cela, il faut lever plusieurs blocages, dont certains sont d'ailleurs souvent d'ordre psychologique. Le premier est celui des idées reçues. Les décideurs macro-économiques pensent encore trop souvent qu'une forêt a plus de valeur une fois transformée en rondins de bois et en plantation agricole. Or, depuis une dizaine d'année, les recherches se multiplient pour démontrer qu'il n'en est rien. Qu'une forêt saine et valorisée durablement fournit souvent des services plus importants, plus directement ancrés dans le développement humain local, plus durables. Qu'une fois détruite la poule aux œufs d'or, il en coûte plus que la richesse dégagée pour la reconstruire. Mais aussi que les réponses techniques existent, se diversifient et se démocratisent pour une réelle valorisation durable des forêts au services des sociétés et économies en développement. Mais les idées reçues ont la vie dure, car elles s'enracinent sur des décennies voire des siècles de pratiques qui leur confère une légitimité collective, et politique. Combien de démonstrations complexes, chiffrées et quantifiées, pour justifier un investissement public dans une stratégie de développement local qui protège et valoriser la forêt voire promeut le reboisement ? Alors que si un gouvernement local ou national décide de construire une route, cela sonne comme une évidence. On fera une analyse d'impact environnemental superficielle, un semblant de consultation publique et le tour est joué.

Pourquoi ? Parce que la psychologie collective, en France comme ailleurs, repose sur des siècles de conviction que raser une forêt et construire une route participe au développement, "c'est bon", et ainsi le passage à l'acte reste trop souvent une évidence. Le Brésil dépense 1 milliard de dollars pour construire une route transcontinentale pour relier l'Atlantique au Pacifique à travers la forêt Amazonienne ? C'est forcément bon pour le commerce, donc pour l'économie, donc pour les Brésiliens. Qu'importe si ça entraîne des décennies de déforestation accrue... Dans les blocages psychologiques, on retrouve donc les modes de pensées et de prise de décision actuels qui constituent le terreau des multiples crises de système que l'on traverse : la pensée à court terme, l'immédiateté, la facilité d'accéder à une source de revenue rapide et conséquente, la privatisation des profits, au détriment l'intérêt collectif, du long terme, de l'accroissement et de la culture progressive et cohérente des différents capitaux du développement, économique et financier mais aussi humain, social et naturel. Le tout servi par une confusion généralisée entre faire de l'argent et se développer.

Face à ces réflexes "primitifs", c'est-à-dire quasiment conditionnés par notre inconscient animal, il est nécessaire de se poser les bonnes questions, de dépasser les solutions immédiates, apparemment faciles, et de réfléchir avec comme point de départ les besoins, et ensuite seulement les moyens. Les pays en développement doivent avant tout évaluer leurs besoins avant de recenser les moyens et d'établir des stratégies de mobilisation des ressources nécessaires à la réponse aux besoins. Une relative déforestation peut participer à cette stratégie de mobilisation, dans de rares cas et de manière organisée, réfléchie, maîtrisée. Mais de manière générale, les stratégies gagnantes du XXIème siècle passent par un investissement massif dans les cerveaux plutôt que dans la coupe des arbres, autour de visions plus si innovantes du développement. La Corée du Sud dès la fin de la guerre en 1955, le Costa-Rica dans les années 1980, la Chine, l'Inde et le Vietnam qui reboisent massivement depuis plus d'une décennie... On ne peut plus vraiment dire que la reforestation et la valorisation durable des forêts sont des originalités et des innovations dans les visions du développement des pays émergents ! Mais la généralisation reste encore timide...

deforestation agriculture de subsistanceUn défi majeur consiste véritablement à passer d'une logique de développement basée sur les moyens (on a une forêt, pourquoi ne pas la raser et ainsi gagner de l'argent) à une logique basée sur les besoins (de quoi ma population a besoin, et comment je répond à ces besoins). Un corolaire : transformer la pensée décisionnelle de la plupart des pays en développement, et notamment des pays les moins avancés, d'une logique de prédation à une approche créatrice et visionnaire. Ces "recettes" éprouvées dans le champ historique du développement le sont tout autant dans le domaine du développement durable, du changement climatique et de la gestion raisonnée des ressources naturelles. Elles sonnent malheureusement encore trop souvent comme des incantations abstraites plus que comme des stratégies concrètes et assimilées dans la majorités des capitales des pays du sud.

Une dernière illustration : Entre 2006 et 2013, le taux de déforestation a fortement chuté au Brésil, de l'ordre de 75% ! Un véritable bol d'oxygène pour l'Amazonie, poumon de la planète qui représente environ 60% des forêts tropicales humides du monde. Entre temps, le pays a trouvé des relais de croissance hors de la forêt, et le PIB a crû de manière soutenue alors même que la baisse des cours internationaux de ses productions agricoles (soja, bœuf...) faisaient fondre ses rentes à l'exportation. Le pays aurait-il trouvé le juste équilibre, l'intégration raisonnée de son capital forestier au service d'un développement économique et social maîtrisé. L'exemple brésilien démontre qu'il est possible de trouver des relais de croissance en dehors de la déforestation, et que la déforestation n’est qu’un élément plutôt modeste de la croissance brésilienne. Il démontre aussi qu'une préservation efficace de la forêt passe avant tout par une vision et des politiques nationales ou sous-nationales volontaristes, des convictions, des engagements, plus que par la multiplication de projets et initiatives ponctuelles, circonscrites, qui se heurtent toujours à un rapport de force asymétrique avec les multiples financements qui poussent au contraire à la déforestation. Depuis 2014, la déforestation brésilienne repart à la hausse... ce qui oblige à une nouvelle réflexion: dans une dynamique globale, tendancielle, où les convictions et les intérêts se réajustent progressivement en faveur de la protection, de la valorisation durable des forêts et du reboisement, le développement vert d'un pays n'est pas un long fleuve tranquille. Il est fait d'initiatives, d'à-coups, d'ajustement, au gré de rapports de forces changeants dans des circonstances nationales et temporelles uniques. A ceux qui œuvrent pour la préservation des forêts et pour le développement des pays du sud, sans savoir souvent qu'il s'agit d'un même combat, il en va donc d'une écoute attentive de ces signaux nationaux pour assister, soutenir et renforcer les leaders visionnaires en s'inscrivant dans des dynamiques nationales profondément politiques.

Synthèse

La déforestation peut contribuer au développement, certes. Mais le développement est conditionné au fait que l’utilisation du bois et de l’espace dégagé produise de la richesse, la partage, alimente l’épargne et l’investissement productif, contribue à la cohésion sociale, au développement des capacités humaines… On constate que dans de nombreux cas, la déforestation non seulement ne se traduit pas en développement, mais contribue au contraire à renforcer les structures corrompues et improductives qui gangrènent les pays les moins avancés et préviennent le développement.

fleuve et peche artisanaleHeureusement, la déforestation n’est pas une condition du développement. De multiples pays ont trouvé la voie du développement sans disposer de forêt, sans la détruire, et sans même disposer de larges espaces disponibles. Le défi consiste pour les leaders politiques à sortir d'une relation prédatrice vis-à-vis de la forêt pour construire une vision du développement fondée sur les besoins et la reconnaissance des multiples services renouvelables rendus par les forêts, pour mobiliser et actionner les leviers de financement et de développement adéquats. Les cas de succès se multiplient. Les grandes économies émergentes montrent la voie, chez eux, souvent au détriment des pays moins avancés qui peinent à s'engager réellement dans ces logiques visionnaires et créatrices. La conscience et l'engagement politique restent pourtant des indicateurs essentiels de la maturité d'un pays à s'engager réellement dans un développement durable et une économie verte respectueux de la forêt.

Prologue

Dans les années 1990, les magnétoscopes se sont massivement démocratisés en France. Tout le monde avait un magnétoscope chez lui, et accessoirement des armoires remplies de cassettes vidéo. En 1997, je suis parti étudier à Pékin, et j’ai constaté que la Chine ne vivait pas à l’heure du magnétoscope, mais des lecteurs de VCD. Voilà mes fières cassettes vidéo troquées pour des CD-Rom. Leurs chaînes Hifi permettaient même de graver des disques aussi facilement qu’on galérait pour garder les bandes à l’abri de la moisissure. Dans le cours de leur développement, les chinois sont passés directement aux disques compacts sans passer par la cassette vidéo. La plupart des pays en développement connaissent le phénomène à échelle encore plus large dans la téléphonie : tout le monde possède un téléphone portable, et plus besoin de réseaux de cuivre quadrillant l’ensemble du territoire pour rester en contact avec ses amis ou pour faire des affaires. Si un pays en développement, au XXIème siècle, se mettait à installer un réseau national de téléphonie fixe, ce serait de toute évidence un gaspillage absurde. Les temps ont changé.

Il en est de même des magnétoscopes, des téléphones fixes, des noix de coco et des forêts. Les pays du bassin du Congo et les autres pays forestiers en développement ne sont pas tenus de faire comme l’Europe des siècles auparavant et de déforester massivement pour se développer. Au contraire, dans le contexte actuel de développement technologique et humain, de bouleversements écologiques majeurs et de rareté des ressources, le XXIème siècle appartiendra aux pays qui feront de la préservation et de la gestion durable des multiples fonctionnalités de leurs forêts des leviers de leur développement. C’est non seulement souhaitable, mais nécessaire. La bonne nouvelle, c’est que c’est aussi possible.