Plaidoyer pour une révolution politique

A travers cet article, je souhaite contribuer à une autre "révolution dans la révolution" qui me semble absolument indispensable, celle du système politique lui-même. En France comme dans la plupart des pays occidentaux, nous vivons dans un système politique décalé, désuet, inadapté, sclérosé et sclérosant, entraînant dans sa déliquescence inéluctable notre foi collective en une véritable liberté et efficacité politique, celle-là même que nos ancêtres ont payé si chèrement. Je refuse de laisser s'abîmer les acquis de nos pères en même temps que nos propres rêves, de voir la xénophobie et la peur revenir au pouvoir comme au temps de Vichy, de regarder sans rien faire la désillusion grandissante du peuple français devant le spectacle ridicule d'égos surdimensionnés, de solutions réchauffées, de rhétoriques vides, de petites tactiques mesquines, et surtout devant la disparition de tout courage, du souffle, de l'esprit d'innovation, et du sentiment d'être investi d'un réel pouvoir - et donc devoir - de réenchanter notre monde.

Cette refondation profonde de notre système politique passe d'abord par quelques éléments de diagnostic. J'aimerais ici articuler quelques intuitions, constatations et analyses :

échiquier
  • Notre grille de lecture politique du monde n'est plus en adéquation avec les enjeux contemporains
  • L'offre politique portée par les partis, qui s'inscrit dans cette grille de lecture et la co-construit en retour, est elle-même aussi en décalage avec les enjeux contemporains
  • La demande politique, celle ressentie et exprimée par les citoyens, ne se retrouve pas dans l'offre politique présentée par les partis
  • Les rapports de pouvoir qui structurent la vie des partis politiques, du dedans comme du dehors, sclérosent les positionnements et freinent toute évolution de la grille de lecture et de l'offre politique
  • La montée en puissance du front national, prélude de l'effondrement annoncé, est le fruit de cette inadéquation de l'offre et de la grille de lecture imposée par les grands partis politiques français eux-mêmes avec les enjeux, problématiques et options de notre temps
  • Deux instruments clés peuvent jouer un rôle central dans la transformation nécessaire de la vie politique française: une grille de lecture actualisée, et les réseaux

La grille de lecture sur laquelle repose l'offre politique actuelle est dépassée

Prenons un peu de recul. Au sortir de la deuxième guerre mondiale, on retrouve deux grandes forces politiques en France : les communistes et les républicains. Elles représentent chacune le porte-étendard d'une idéologie majeure et structurante de la vie intellectuelle et politique du moment: l'égalité sociale héritée d'un siècle de marxisme et de maturation politique et sociale d'une part, le libéralisme économique dans la dynamique de la révolution industrielle d'autre part. Ces deux forces puisent aussi leur légitimité dans une deuxième source essentielle: leur résistance active et victorieuse au nazisme et à la collaboration du gouvernement de Vichy. Une première ligne évidente de différentiation entre les deux courants est donc la représentation dirigée ou libérale de l'économie... Derrière pointent des préoccupations sociales qui constituent une deuxième ligne de différentiation, entre l'égalité en droit et le progressisme social d'une part, et l'égalité des chances et le conservatisme social d'autre part. Ce deuxième axe s'inscrit d'ailleurs aussi dans un cadre idéologique très dynamique, notamment avec la Charte Internationale des droits de l'homme dont les Etats-Unis n'ont jamais le Pacte sur les droits économiques, sociaux et culturels. La grille de lecture politique de l'époque est en place, et la vie politique va produire ses idées et son offre, s'organiser et évoluer autour de ces deux axes directeurs: de la gauche à la droite et des centres aux extrêmes, les partis évoluent depuis, manœuvrent, combinent, imaginent, gagnent et perdent, sur un "plateau de jeu" qui n'a finalement pas changé depuis 70 ans.

carto politique 1La figure ci-dessus schématise la grille de lecture politique française ainsi héritée du XXème siècle. On note les deux courants majeurs à la sortie de la seconde guerre mondiale, et les dynamiques qui ont depuis amenées à occuper l'espace politique ainsi construit. La figure souligne aussi que cette grille de lecture présente deux constantes ou valeurs majeures partagées par l'ensemble du jeu politique: matérialisme et expansionnisme. En clair, la croissance des flux et des biens est un postulat fondamental sur lequel repose l'ensemble des propositions politiques des principaux partis en France.

Or, depuis 70 ans, la France a profondément changé, la vie intellectuelle, psychologique, idéologique est restée dynamique, et de multiples transformations sont apparues dans tous les domaines. Pour n'en citer que quatre : la prise de conscience des limites physiques de la planète et l'apparition de l'écologie et du développement durable ; les révolutions technologiques, l'ère de l'information et de la surveillance, et l'entrée dans l'âge de l'Anthropocene ; la transformation spirituelle profonde avec la baisse massive de la pratique catholique et la diversification des expériences religieuses et spirituelles; ou encore la nouvelle forme de mixité culturelle française avec la fin des colonies et l'immigration internationale. On en oublierait presque de noter ces innombrables évolutions silencieuses comme l'allongement de la durée de vie, l'amélioration de l'éducation, le passage du plein emploi au chômage endémique, la révolution agricole, le passage d'une société majoritairement rurale à l'ère urbaine, les avancées en matière de sécurité sociale et d'équilibre entre les genres, la montée de l'individualisme comme caractéristique culturelle et sociale dominante etc.

anthropoceneAu final, on constate que non seulement la grille de lecture et d'organisation de la politique française n'a pas évoluée, mais qu'elle est désormais en fort décalage avec la réalité de notre société. Que disent les français dans la rue, dans les marchés ou aux comptoirs des cafés : "de toute façon, PS ou UMP, c'est pareil !" ; "Chirac était-il finalement plutôt de gauche ?" ; "Mais non, c'est Hollande qui mène une politique de droite !"... Mais la perception des français n'est pas qu'une vue de l'esprit. Dans la réalité, les partis dominants raffinent leurs discours et manipulent la rhétorique pour entretenir leurs spécificités perçues, mais il n'existe plus de différentiation fondamentale sur les enjeux, les problématiques et les solutions aux crises et défis de notre monde. Pourquoi ? D'une part parce que les grands partis eux-mêmes ont convergé dans leur perception du monde, à l'image du Parti Socialiste qui ne remet plus en cause le modèle capitaliste et libéral dominant. D'autre part parce que l'offre politique est restée figée dans un contexte et des problématiques qui sont devenues périphériques.

Dès lors, l'offre politique patauge en pleines aberrations. Les Trente Glorieuses et une croissance économique rapide seraient la norme, le référentiel de toute politique, alors que c'est une exception historique belle et bien terminée pour nous. L'accroissement continu des richesses matérielles serait un droit inaliénable, alors on bricole les chiffres pour faire croire aux Français qu'ils continuent à s'enrichir alors que cela fait des décennies qu'ils perçoivent bien l'inverse. Le chômage pourrait aussi être jugulé en allant toujours plus loin dans la dérèglementation de la sphère économique et financière et surtout sans remettre en cause le système actuel. Et de toute façon, si ça ne marche pas, c'est évidemment la faute de l'autre, de celui qui vient voler mon pain, mon logement social en banlieue, ma place dans le trafic... surtout s'il vient de loin...

Objectif : réaligner la grille de lecture politique sur les enjeux contemporains

Du bon sens, par pitié ! De quelle histoire sommes-nous les acteurs et les spectateurs ? La croissance économique et matérielle fulgurante que nous ont apportées les différentes vagues de révolutions technologiques depuis le milieu du XVIIIème siècle aura durée 250 ans. La mondialisation a d'abord nourri cette expansion dans nos pays avancés, puis a enclenché un phénomène de convergence qui oblige structurellement les pays riches à une croissance marginale pendant que les autres pays exploitent les acquis pour rattraper leur retard. Cette révolution matérielle a transformé notre rapport aux autres, au monde, et à nous même. Les échanges se sont multipliés, pour le meilleur et pour le pire, et le monde a rétréci. Mais les arbres ne montent pas jusqu'au ciel, et l'accumulation matérielle, désormais, fera place à la gestion de la stabilisation. Mais en même temps on découvre l'ampleur de la facture. Ecologique d'abord, mais aussi sociale, culturelle, psychologique. De nouvelles idéologies sont apparues ou se sont diffusées plus largement, entre utilitarisme et droits de l'homme. Imparfaites. Nous sommes toujours en quête de sens. Voilà la nouvelle frontière, le nouveau défi. Redonner du sens à nos vies dans un contexte de fin de cycle... Mais cette fin de cycle est aussi une immense chance, l'entrée dans une nouvelle ère, marquée par des périls et des dangers immenses mais aussi des rêves à réinventer, des solutions innovantes à déployer. Après les Trente Glorieuses matérialistes et les "quarante transitoires" en quête de sens, s'annoncent trente années de réinvention, de réorientation massive du bateau France à destination de l'équilibre, de la paix, de l'harmonie. Les enjeux des trente prochaines années ? Transformer notre système de production avec en priorité une énergie et une alimentation durable, renouvelable, résiliente et pour tous. Contenir notre consommation de biens matériels, évoluer collectivement vers une consommation raisonnée et raisonnable. Explorer de nouveaux espaces dans notre vie sociale, culturelle, spirituelle pour trouver un nouveau sens, redéfinir notre place dans le collectif et le vivre-ensemble, augmenter notre bien-être et nous épanouir, affirmer des fondamentaux éthiques actualisés comme les droits de l'homme et de la planète. Inventer les nouveaux cycles et modes de vie qui vont avec, l'éducation continue, les échanges et les coopérations renforcés, le travail mieux partagé, notre rapport au temps, à la transmission, à la création...

Quelle grille de lecture politique peut permettre d'accompagner, d'impulser ou au moins de suivre cette essentielle et vitale "révolution heureuse" ? Or, on constate justement que les valeurs fondamentales partagées par l'ensemble même du théâtre politique actuel et tout au long du XXème siècle sont ces mêmes valeurs qui sous-tendent les incohérences et les excès de notre monde, en nourrissent les crises et en exacerbent les dangers. Citez-moi aujourd'hui en France une offre politique qui remette en cause l'expansionnisme matérialiste comme finalité de ses propositions ? Même la mouvance écologiste ne propose pas de vision et de discours clairs et cohérents sur le sujet. Les partis écologistes n'ont jamais pu s'imposer sur la scène politique française d'une part parce qu'ils ont été "politisés" de l'intérieur et que des lignes de fracture entre les approches multiples pour porter cette finalité ont opposé au delà des capacités et volontés à rassembler. Elle a aussi souffert de super-spécialisation, incapable de s'inscrire dans une vision large et complète de la société. Cette incapacité "interne" a aussi été exacerbée par une grille de lecture politique qui en assurait la marginalisation à moindre frais en lui refusant tout positionnement différentié sur les axes de structuration majeur du champ politique (dirigisme et libéralisme économique, conservatisme ou progressisme social).

arbre humanismeJe suis convaincu que les temps ont changé, et la question de la finalité et des valeurs fondamentales de l'offre politique va revenir sur le devant de la scène et s'imposer comme un nouvel axe de différentiation majeur de la grille de lecture future. Je suis convaincu qu'une part non négligeable et croissante de la population française réalise que son futur ne passe pas une nouvelle vague de croissance économique massive qui résoudrait à elle seule les problèmes de chômage, de pauvreté, d'insécurité, de ghettoïsation, de dislocation sociale, d'identité et de sens. De la même manière, de nombreux français savent que leur bonheur et leur bien-être n'est pas qu'une question de consommation toujours croissante de biens et de services, mais qu'il passe avant tout par un certain épanouissement personnel, par l'activité physique, intellectuelle et spirituelle, par un travail qui inspire, par l'attention, la création, par le rapport aux autres, l'amélioration et l'intensification de ses relations sociales, bref par la reconquête et la pleine conscience de notre humanité. Chimères ? Les Français savent que l'avenir n'est plus à l'accaparement et l'accumulation, mais à la bonne gestion des acquis, durablement et équitablement, dans une nouvelle vision de société qui nous rappelle la valeur d'être humain et nous redonne l'envie d'être ensemble. Quel parti politique emploie dans son vocable courant des mots comme équilibre, paix, simplicité, humanisme, épanouissement, bien-être, conscience, inclusion, équité, éthique, partage, transmission... Et pourtant, n'est-ce pas les premiers mots que les Français ont besoin d'entendre aujourd'hui ?

Dans ce nouveau cadre de lecture, où l'expansionnisme matérialiste s'oppose à une vision politique de la société française fondée sur un humanisme éclairé, j'anticipe que les différences qui structurent aujourd'hui les approches économiques et sociales vont converger pour présenter au final un ensemble plutôt restreint d'options. C'est d'ailleurs bien ce que reflète la remarque "PS ou UMP ? De toute façon ce sont les mêmes politiques (économiques)". Par exemple dans le domaine économique, je pense qu'il y a en France une très faible minorité convaincue par le néolibéralisme et la dérégulation d'une part, ou par l'opportunité d'un retour au tout-Etat d'autre part. Il doit pouvoir, en revanche, se dégager une majorité de Français pour appuyer une politique économique innovante et équilibrée, qui réaffirme la responsabilité et la capacité de régulation et d'orientation de l'Etat dans des domaines stratégiques tout en encourageant la créativité individuelle et l'esprit d'entreprise des petites et moyennes entreprises, qui actionne les leviers financiers, fiscaux et monétaires pour dynamiser la croissance de l'économie verte tout en accompagnant la chute de secteurs ou de solutions économiques désormais obsolètes, tout en respectant par ailleurs les frontières avec les secteurs non marchands.

Un nouveau plateau de jeu politique déterminé par la finalité et les moyens

Nous vivons actuellement dans un cadre politique organisé suivant le principe que l'éthique fondamentale de l'action politique n'est pas discutable (l'expansionnisme matérialiste), et que les moyens pour y arriver se différentient par une approche économique plus ou moins dirigiste ou libérale, et une approche sociale plus ou moins conservatrice ou progressiste. Au passage, la nature de la finalité, l'expansionnisme matérialiste, conférera mécaniquement un rôle primordial à l'économique sur le social, arbitrant ainsi sans ambages sur une question pourtant bien subtile, à savoir comment interagissent et se co-construisent la santé économique et la santé sociale d'un pays... J'en appelle à une évolution de la grille de lecture politique pour mieux refléter les enjeux de notre temps et les réels arbitrages et choix de solutions à déployer. Cette évolution se traduirait par une remise en cause de l'éthique fondamentale comme un axe désormais à part entière de différentiation (expansionnisme matérialiste contre humanisme éclairé).

Aux côtés de ce premier axe correspondant à la finalité, le deuxième axe correspondrait aux moyens, sociaux et économiques réunis, suivant que ceux-ci sont gérés et actionnés de manière plus ou moins défensive ou offensive. Le rapport au monde, ouvert et offensif, fermé ou défensif, me semble amené à redéfinir progressivement les approches socioéconomiques majeures à l'avenir. Au jour d'aujourd'hui, le néolibéralisme, la mondialisation dérégulée représenterait un extrême offensif alors que la peur de l'autre et des différences érigée en fondement d'orientations politiques (sortie de l'Union Européenne, fermeture des frontières...) représenterait un extrême défensif. Une profonde transition serait ainsi engagée. Dans une première étape, une nouvelle offre politique serait conceptualisée et proposée, positionnée progressivement dans une grille de lecture en transition. L'humanisme éclairé comme éthique fondamentale s'imposerait alors peu à peu comme un axe structurant du jeu politique, et un nouveau cadre politique apparaîtrait alors avec des offres politiques restructurées par l'effet de deux forces : diversification des approches en termes de gestion des moyens pour promouvoir un humanisme éclairé d'une part, et consolidation des approches attachées à l'expansionnisme matérialiste d'autre part.

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Inventer une nouvelle façon de faire de la politique

Comment amorcer cette transformation du jeu politique ? Il existe de multiples leviers. J'apprécie par exemple les propositions de Dominique Bourg avancées dans ses livre "vers une démocratie écologique" et "pour une 6ème république écologique" - pour approfondir, vous pouvez passer par la porte du think tank de la FNH. Il y développe une approche robuste fondée sur la réforme des institutions. Mais les défis associés à la mise en œuvre réelle des avancées institutionnelles nécessitent des approches complémentaires. Nicolas Gardères signale que, en dépit du fait que le "principe de participation des citoyens" a désormais "valeur constitutionnelle", son application opérationnelle pose souvent problème.

Le problème central me paraît résider dans la déconnection entre les décideurs politiques vivant dans un monde de partis, et les citoyens. Les partis occupent, voire verrouillent, le champ politique français de sorte qu'en dépit d'un abstentionnisme ou de votes de sanction toujours plus importants, toute offre politique alternative n'a encore pu émerger avec un poids suffisamment crédible pour ébranler le système et le forcer à évoluer. Au final, on trouve des processus de décision trustés par les élites politiques et économiques, dans lesquels les citoyens sont cantonnés au rôle de spectateur, qu'ils soient passifs ou actifs. Les professionnels de la politique seront malgré tout réélus, avec un soupçon "d'alternance" pour donner le change, dans une logique de "compétition des moindres maux". J'aimerai ici discuter d'un autre levier, complémentaire à d'autres, mais absolument central: L'objectif: permettre aux citoyens eux-mêmes de faire de la politique.

Rapprocher les citoyens de la politique me paraît une arme particulièrement puissante pour les faire peser dans les processus décisionnels sur les enjeux majeurs - dois-je mentionner ici la question du traité de libre échange transatlantique ? Le blocage ici me paraît moins au niveau des grandes institutions que du fonctionnement même des partis qui, du fait de structures hiérarchiques faîtes d'allégeance et de compromis à tous les étages, portées par des professionnels soucieux de carrière politique, instaure de fait une large distance entre les citoyens et le pouvoir - je pars du principe que le but recherché est bien de vivre dans une démocratie effective. Le fonctionnement des partis, couplé aux besoins - y compris financiers - des professionnels de la politique d'être élus et d'exercer des mandats, restreint la vie intellectuelle des parties et appauvrit les idées et l'offre politique au profit de positions tièdes, molles et les plus consensuelles possibles. De la même manière que la dimension créative et sociale de l'entreprise a été progressivement étouffée par la seule quête du profit maximisé, la dimension idéologique et transformative des partis politiques a été sacrifiée sur l'autel de la victoire électorale. Du coup, le souffle rafraîchissant des idées innovantes s'engouffre dans ces partis et se perd dans des commissions obscures sans jamais ressortir par le haut et revoir la lumière du soleil. Au final, le système de pouvoir en place servi par les professionnels de la politique structurés et sécurisés en partis renforce l'inertie.

Mettre la politique à l'ère des réseaux

Et si les décisions politiques n'étaient plus l'apanage de professionnels du droit et de la communication, mais des citoyens eux-mêmes ? N'est-ce pas le sens premier d'un régime démocratique ? Que faire quand les intermédiaires entre le peuple et les décisions ont fermé le système pour assoir leur pouvoir et que la décorrélation entre les intérêts des uns et des autres devient criante. Pour cela, il faut trois conditions :

  • un accès direct des citoyens à l'exercice du pouvoir de décision politique
  • un accès à la décision réellement proportionnel à la force du nombre
  • une richesse qualitative du débat technique pour sécuriser l'intérêt collectif dans les décisions

réseauxEn clair, il faut permettre aux citoyens qui le souhaitent de faire de la politique, à titre civique et non professionnel, portés par la seule motivation de défendre leur vision et leurs propositions pour la société, dans le cadre de systèmes de dialogue et d'échanges ouverts où la compétence technique individuelle et la richesse des idées peut s'imposer au plus grand nombre. Or, ce que les partis interdisent, désormais les réseaux le permettent.

Imaginez un réseau de citoyens rassemblé autour de valeurs et de convictions phares, par exemple l'avènement d'un humanisme éclairé dans le sens politique évoqué plus haut, en opposition à la pensée unique de l'expansionnisme matérialiste. Imaginez que ce groupe utilise des plates-formes internet comme les réseaux sociaux et les forums pour faire vivre ses idées, les confronter en dedans et en dehors du groupe, les faire mûrir et évoluer, et au final en faire une proposition politique concrète présentée devant les citoyens à chaque élection. Pas de structure hiérarchique, mais un secrétariat pour faciliter les échanges et gérer la représentation du réseau dans les échéances électorales - les salariés de ce secrétariat ne seraient pas éligibles pour se présenter à des élections publiques - et un "conseil des sages" visant à garantir le respect des grandes valeurs et orientations du réseau politique par ses membres. Au quotidien, le réseau alimenterait un dialogue continu sur les thèmes de fond et les sujets d'actualité. Au moment d'échéances électorales, les membres du réseau qui le souhaitent pourraient présenter leur candidature - page personnelle en ligne présentant le profil et les propositions du candidat - et une élection interne assurerait la sélection par les membres des citoyens qui les représenteraient. A chaque élection interne, chaque candidat partirait sur un même pied d'égalité. De plus, une dimension aléatoire serait introduite, et par exemple les cinq premiers candidats plébiscités par les membres du réseau seraient soumis à un tirage au sort pour déterminer le candidat final. Cela permettrait d'assurer la cohésion plutôt que la compétition entre les citoyens considérés comme les plus aptes à représenter le réseau, et empêcherait de plus toute idée de professionnalisation des membres du réseau. Un infirmier, un ouvrier, un cadre supérieur, un enseignant, un agriculteur, un avocat, un retraité se présenterait ainsi à une élection porté par le sens civique et la volonté de défendre et mettre en œuvre les idées du réseau, mais comme une expérience politique ponctuelle, avec la quasi-garantie qu'une fois la parenthèse de son mandat refermée il s'en retournera à sa profession.

Plus de professionnels de la politique averses au risque intellectuel et obnubilés par leur seule réélection. Plus de cumul des mandats. Plus de rapports de courtisans vis-à-vis de décideurs incontournables et indéboulonnables. Plus de déontologie, du fait d'un très large choix de candidats pour représenter les mêmes idées et la facilité à sanctionner des comportements répréhensibles en écartant simplement et démocratiquement les fautifs. La force du nombre et la qualité intellectuelle de la vie du réseau réduirait les risques de marginalisation de l'offre politique proposée et garantirait la visibilité des candidats au même titre que les candidats issus de partis politiques classiques. Proportionnellement à la qualité fédératrice des valeurs et propositions phares, un tel réseau pourrait présenter des candidats à de multiples échelles électorales, des municipales aux européennes. Le système de sélection interne à la fois direct - tout citoyen peut se présenter - égalitaire - structure hiérarchique horizontale, puisque les membres des fonctions d'appui et de régulation ne seraient pas éligibles - et aléatoire - tirage au sort parmi les meilleurs candidats - garantirait l'accès potentiel de tout citoyen à la décision et une offre politique renouvelée, créative et ambitieuse. Nul doute que la seule émergence d'un ou plusieurs réseaux de ce type aurait une incidence majeure et rafraîchissante sur le fonctionnement des partis et des hommes politiques actuels, avant probablement d'en révolutionner complètement les usages.

Chiche ?

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